impossible de ne pas être percuté par l’incroyable actualité de ces lignes… écrites en 1956
remplacez radio par smartphone émissions par podcasts rajoutez Netflix et réseaux sociaux à l’ensemble et observez comme ce texte correspond à la perfection à notre temps
la puissance de ce texte visionnaire est sans égale
déjà à l’époque Anders voyait que la croyance dans un salut par le progrès technologique était vaine si cela ne nous permettait pas de nous resocialiser de nous rapprocher les uns des autres
pire en consommant des loisirs de masse le travailleur contribue lui même à la standardisation des goûts des usages nous dit le philosophe allemand
les appareils de transmission et les émissions ou les contenus pour être plus moderne aliènent la singularité de chacun dans un mouvement qui nous rend interchangeables et donc obsolètes
le problème de la honte prométhéenne
Anders est conscient des critiques que son propos peut susciter et il se défend par avance contre ceux qui voudraient le dépeindre en réactionnaire en rétorquant que le problème est rhétorique
les défenseurs du progrès jugent ce dernier bon par essence et défendent un bloc celui du up to date :
tant que l’on peut avoir la dernière version de l’homme on doit le faire et honte à ceux qui ne s’adaptent pas
c’est ce qu’Anders appelle la honte prométhéenne
pour appuyer sa démonstration sur le progrès inutile et même mortifère il ajoute une seconde partie intitulée : Sur la bombe et les raisons de notre aveuglement face à l’apocalypse avec des analyses qu’il développera dans d’autres livres, notamment La Menace nucléaire
considérations radicales sur l’âge atomique
ses thèses sont saisissantes et implacables sur l’insuffisante remise en question de notre rapport à la technique après Auschwitz et Hiroshima
aux États-Unis
on peut affirmer que la mort est déjà devenue introuvable
en tirant le fil de la honte prométhéenne Anders tire des conclusions pleines de prescience
ainsi à la fin du livre il prédit l’émergence du courant transhumaniste en ces termes
de la croyance au progrès découle donc une mentalité qui se fait une idée tout à fait spécifique de l’éternité qu’elle se représente comme une amélioration ininterrompue du monde
à moins qu’elle ne possède un défaut tout à fait spécifique et qu’elle soit simplement incapable de penser à une fin
aux États-Unis on peut affirmer que la mort est déjà devenue introuvable
puisqu’on y considère que seul existe réellement ce qui toujours s’améliore on ne sait que faire de la mort si ce n’est la reléguer en un lieu où elle puisse indirectement satisfaire à la loi universelle du perfectionnement
la boucle est alors bouclée.
disciple de Husserl premier mari de Hannah Arendt Anders a fréquenté les plus grands esprits du siècle et signait en 1956 un livre de leur niveau
si ce n’est déjà fait lisez donc L’Obsolescence de l’homme pour comprendre notre époque
Günther Anders
Anders ne pense pas à partir d’un système
mais d’un décalage
un écart entre ce que nous faisons et ce que nous pouvons imaginer
il voit un monde où la technique dépasse la conscience
où l’homme produit plus qu’il ne peut comprendre
dans cet excès naît une forme nouvelle d’aveuglement
non pas ignorance mais disproportion
nous savons faire
mais nous ne savons plus ressentir la portée
de ce que nous faisons
Anders parle d’une honte
la honte d’être humain face à des machines
que nous avons créées mais qui nous dépassent
non en intelligence
mais en puissance et en cohérence
chez lui le danger
n’est pas seulement la destruction
mais l’habitude
l’habitude de vivre avec l’inacceptable
jusqu’à ne plus le voir
il écrit après bombardements atomiques
d’Hiroshima et Nagasaki
et comprend que l’humanité est entrée dans une époque
où elle peut s’anéantir sans en éprouver
pleinement la réalité
son ton n’est pas abstrait
il est urgent
presque prophétique
il ne dit pas ce qui pourrait arriver
il dit que cela a déjà commencé
et que notre tâche n’est plus de progresser
mais de rattraper notre propre pouvoir
de retrouver une capacité d’imaginer
à la hauteur de ce que nous sommes devenus
capables de produire
penser avec Anders
c’est refuser le confort de l’inconscience
c’est rester exposé
lucide
dans un monde
où l’homme risque de devenir
plus petit
que ses propres œuvres