vendredi, juillet 31, 2026

 

Je nais dans une Europe encore marquée par les ruines de la guerre Très tôt je découvre que la véritable pauvreté n'est pas seulement économique  elle réside dans une existence amputée de sa joie soumise aux automatismes aux hiérarchies et aux habitudes qui éloignent chacun de sa propre vie

Je me tourne vers l'histoire la littérature et la philosophie avec le désir de comprendre les mécanismes invisibles de cette aliénation quotidienne Je ne cherche pas un système de pensée de plus Je cherche une manière de vivre qui réconcilie le désir la liberté et la création

Au sein d'un mouvement d'avant-garde où se rencontrent artistes révolutionnaires et théoriciens je participe à une remise en question radicale de la société moderne Nous refusons un monde où tout devient marchandise où les images remplacent l'expérience vécue où les individus finissent par contempler leur propre existence comme un spectacle qui leur échappe













J'écris un livre qui devient l'une des voix majeures de cette contestation J'y affirme que la révolution ne peut être seulement politique ou économique.Elle doit transformer la vie quotidienne restituer à chacun la puissance de créer sa propre existence de préférer la passion à la résignation la générosité au calcul l'invention à l'obéissance.

Les bouleversements qui secouent les rues et les universités quelques années plus tard donnent à ces idées une résonance inattendue Je demeure pourtant méfiante envers toutes les orthodoxies y compris celles qui prétendent parler au nom de l'émancipation Une révolution qui reproduit la domination cesse aussitôt d'être une révolution

Au fil des décennies je poursuis mon travail d'écriture sans renoncer à cette exigence première Je m'intéresse à l'insurrection de la vie contre toutes les formes de pouvoir qui l'appauvrissent  les bureaucraties les dogmes les fanatismes, les idéologies mais aussi les résignations ordinaires qui finissent par nous persuader que rien ne peut changer

Je fais confiance aux élans les plus simples  aimer créer partager cultiver rire transmettre Je crois que la véritable richesse d'une civilisation se mesure à la qualité de la vie qu'elle rend possible et non à l'accumulation de ses marchandises

Je ne veux pas remplacer un maître par un autre
Je veux abolir le besoin des maîtres.
Je ne cherche pas des disciples

J'espère seulement réveiller des êtres capables de penser et de vivre par eux-mêmes

Car je demeure convaincue qu'une existence pleinement vécue possède une puissance de transformation plus profonde que tous les programmes. Là où la joie retrouve son droit de cité, où le désir cesse d'être domestiqué, où la poésie rejoint les gestes les plus ordinaires, une autre manière d'habiter le monde commence déjà à naître








Quiconque s’identifie aujourd’hui à un territoire, à une religion, à une croyance, à une idéologie, à une ethnie, à une langue, à une mode, à une couleur ne fait que se dépouiller de sa singularité, de sa vraie et inépuisable richesse, de ce qu’il possède en lui de plus vivant et de plus humain. Raoul Vaneigem




























Raoul Vaneigem 

Je ne suis ni maître à penser ni donneur de leçons. Je souhaite seulement que chacun apprenne à mener son existence selon ses désirs et en ce qu’elle a de plus riche : l’expérience de l’homme en voie d’humanisation s’affranchissant de ce qui le réduit à l’état de marchandise. Eriger sa vie en modèle, c’est la figer dans une forme où elle se vide de sa substance. Je me borne à témoigner de mes tentatives de vivre mieux dans un monde où je sais que le bonheur d’un seul est inséparable du bonheur de tous. Se fonder sur la pulsion de vie afin de l’affiner me paraît la meilleure et la plus agréable façon de construire sa destinée, à l’encontre des entraves d’une économie qui exploite l’homme et la terre. Celui qui conforme sa vie aux critères de réussite et d’échec a déjà renoncé à vivre.


























cette formule repose sur une logique d'identité qui rappelle les grands textes de la non-dualité mais aussi certains fragments de Maître Eckhart ou de Walt Whitman  elle ne juxtapose pas des contraires elle les réunit dans une même conscience


je suis le rocher et je suis le fleuve
je suis le détail et l'immensité

on pourrait la développer ainsi 
 
je suis ce qui demeure
et ce qui s'écoule

la pierre qui résiste
l'eau qui ne cesse de passer

je suis la racine
et le vent

le grain de sable
et la montagne

ce qui porte le monde
et ce qui le traverse

















je suis le détail
car rien n'est trop petit
pour contenir l'infini

je suis l'immensité
car aucune limite
n'épuise l'être



je suis la feuille
et la forêt

le souffle
et l'espace où il circule

le silence
et la parole qui en naît



rien ne m'est extérieur
parce que rien n'est séparé
de la même source

le rocher m'enseigne la permanence
le fleuve m'enseigne le devenir

entre les deux
je découvre que l'être
n'est ni immobile
ni fugitif 

il est la présence
où l'immobile et le mouvant
cessent de s'opposer



je suis le sommet et le sentier
je suis la neige et le dégel
je suis la blancheur et la trace
je suis l'instant et l'éternité
je suis la source et l'embouchure
je suis le visible et ce qui le rend visible
je suis le souffle qui passe et l'air qui demeure





le détail 
est la manière 
dont l'immensité se rend proche

l'immensité 
est le détail 
vu sans frontières

être
c'est reconnaître 
que le rocher et le fleuve 
ne sont pas deux mondes mais 
deux gestes  d'une même réalité


je suis un mouvement et un repos



























l’universel écoulement et l’universel embrasement 


l’universel écoulement est le monde comme devenir

rien n’y demeure identique à soi-même 

tout passe

tout se transforme

tout se transmet.

il est le fleuve d'Héraclite 

où chaque forme est un instant de passage

l’être n’y est pas une immobilité 

mais une circulation ininterrompue

l’écoulement est la loi du temps













l’universel embrasement est le monde comme intensité

il ne décrit pas seulement le changement

mais la puissance qui le porte

le feu n’est pas ici une destruction 

il est l’énergie qui métamorphose

qui consume les anciennes formes 

pour en faire naître de nouvelles

l’embrasement est la loi de la transformation






entre l’universel écoulement et l’universel embrasement 

se déploie une même intuition sous deux figures 


le monde ne repose jamais

il s’écoule comme un fleuve
il s’embrase comme une flamme

l’eau dit la continuité, 
le feu dit la métamorphose

l’une emporte 
l’autre transfigure



peut-être 
ces deux images ne s’opposent-elles pas

le fleuve et le feu 
sont deux langages pour une même réalité  


le réel 
est 
une mobilité créatrice


rien 
ne demeure
parce que tout vit 

rien 
ne subsiste 
parce que tout devient






l’univers 
est à la fois 

courant et incendie
respiration et combustion

douceur du passage 
et violence de la naissance

c’est dans cette double dynamique 
que l’être ne cesse de surgir de lui-même


























le détail et l’immensité 

le détail est une concentration

il recueille le monde dans une infime présence 

une nervure de feuille

une fissure dans la pierre

un reflet sur l’eau

le détail ne réduit pas le réel 

il le rend plus dense

dans l’infiniment petit

quelque chose de l’infiniment grand se laisse pressentir














l’immensité est ce qui déborde toute mesure

elle ouvre le regard

dissout les repères

rappelle que le monde excède toujours 

ce que nous pouvons embrasser


l’immensité est l’horizon de l’inachevable

l’espace où la pensée apprend sa propre limite



entre le détail et l’immensité 
se tient une secrète correspondance 

le détail est une porte
l’immensité est ce qu’elle laisse entrevoir

l’un concentre
l’autre déploie

l’un est le point
l’autre l’horizon





le regard juste 
ne choisit ni le détail ni l’immensité
il découvre que l’immense se retire dans le minuscule

le moindre fragment 
peut porter le poids silencieux de l’univers


























ce quatrain de Li Bai est un chef-d'œuvre de simplicité en quelques images il fait basculer le lecteur dans une expérience où la montagne le ciel et le silence ne sont plus séparés

Nuit au Temple-du-Sommet 
Lever la main et caresser les étoiles
Mais chut  Baissons la voix 
Ne réveillons pas les habitants du ciel


le poème repose sur une double illusion

la première est spatiale 

le temple est si haut que lever la main semble suffire 
pour toucher les étoiles

la montagne abolit la distance entre 
la terre et le ciel

l'altitude devient une proximité 
spirituelle




















la seconde est plus subtile

les étoiles ne sont plus des astres mais 
des êtres endormis. 

le ciel cesse d'être un espace physique  il devient 
une demeure habitée. 

ce glissement est caractéristique de Li Bai 
le cosmos est traité avec la familiarité d'un paysage quotidien





puis vient l'injonction 

baissons la voix

ce n'est pas seulement une marque de politesse 

envers les habitants du ciel

c'est une leçon métaphysique

plus on approche de ce qui est immense moins 

il est nécessaire de parler

le sommet enseigne la discrétion

la hauteur demande une voix basse

le silence devient 

la véritable mesure de la proximité avec l'infini


ce poème suggère enfin 

une autre manière d'habiter le monde


il ne s'agit pas de conquérir les étoiles 

ni de les expliquer

mais de vivre 

assez légèrement pour ne pas troubler leur sommeil

c'est une cosmologie de la délicatesse




dans un esprit voisin on pourrait écrire 


plus la montagne s'élève
plus la voix devient légère



les étoiles
ne sont pas loin 

c'est notre bruit
qui les éloigne



les sommets
ne rapprochent pas du ciel 

ils apprennent
à parler plus bas



il existe des hauteurs
où l'on cesse de regarder les étoiles

parce que l'on commence
à leur tenir compagnie


ou encore dans une forme très brève


la nuit est si proche
qu'un murmure
pourrait déplacer
une constellation




chez Li Bai le merveilleux n'est jamais spectaculaire
il naît d'un changement d'échelle 

la montagne devient un seuil
le ciel une maison
les étoiles des voisins
et le silence la plus haute forme de la parole




























jeudi, juillet 30, 2026

le silence est parfois un chiffre de l'invisible


le silence

parfois

compte

ce que la parole

ignore


un chiffre

sans nombre

gravé

dans l'air













l'invisible

n'a pas besoin

de visage

il laisse

ce signe

muet

que seule

l'écoute

déchiffre







pour Jaspers

la transcendance n'est jamais un objet


on ne peut ni la démontrer ni la posséder

elle se manifeste indirectement 

à travers ce qu'il appelle 

des 

chiffres 

chiffren




un paysage une œuvre d'art une rencontre une montagne,

un silence peuvent devenir des chiffres 

de la transcendance


ils ne prouvent rien

ils indiquent



une montagne n'est pas la transcendance

elle est parfois son écriture





la pensée de Karl Jaspers 

est l'une des grandes philosophies de l'existence du XXᵉ siècle 

elle se distingue de celle de Heidegger par son orientation 

vers la transcendance le dialogue et la quête philosophique 

plutôt que vers une ontologie de l'Être


chez Jaspers

philosopher n'est pas construire un système 

c'est devenir plus lucide sur sa propre existence


Philosopher

c'est se mettre en route

la philosophie n'est jamais un savoir achevé

elle est un chemin


l'homme ne possède pas la vérité 

il la cherche sans pouvoir l'enfermer dans un concept définitif

Jaspers écrit que la philosophie est une activité

une manière de vivre dans le questionnement

la vérité n'est pas un objet 

elle est un mouvement de l'existence



personne n'accède seul à son existence

la véritable communication n'est pas l'échange d'informations

elle est rencontre d'existence à existence

la parole authentique transforme les deux interlocuteurs



*



10 

fragments 
dans un esprit jaspérien

l'existence commence là où cesse l'explication
une limite est une porte qui refuse de s'appeler porte
la transcendance ne répond pas elle appelle
le silence est parfois un chiffre de l'invisible.
philosopher c'est apprendre à demeurer dans la question
la vérité ne possède personne
l'homme n'habite jamais entièrement ce qu'il connaît
toute montagne peut devenir un signe, aucune ne devient une preuve
la communication véritable est une naissance réciproque


nous ne sommes 
pas enfermés dans le monde 
nous sommes ouverts à plus que le monde















mercredi, juillet 29, 2026

écoute la flûte de roseau se plaindre

et discourir de la séparation 

depuis que l’on m’a coupé de la roselière
à travers mes cris hommes et femmes se sont plaints
je veux un cœur déchiré par la séparation
pour y verser la douleur du désir
quiconque demeure loin de sa source
aspire à l’instant où il lui sera à nouveau uni
moi je me plains en toute compagnie
je me suis associé à ceux qui se réjouissent comme à ceux qui pleurent
chacun m’a compris selon ses propres sentiments
mais nul n’a cherché à connaître mes secrets
mon secret pourtant n’est pas loin de ma plainte
mais l’oreille et l’œil ne savent le percevoir


















le corps n’est pas voilé à l’âme ni l’âme au corps
cependant nul ne peut voir l’âme
le son de la flûte est du feu et non du vent 
que s’anéantisse celui à qui manque cette flamme
c’est le feu de l’amour qui est dans le roseau
c’est l’ardeur de l’amour qui fait bouillonner le vin
la flûte est la confidente de celui qui est séparé de son ami 
ses accents déchirent nos voiles
qui vit jamais un poison et un antidote comme la flûte ?
qui vit jamais un consolateur et un amoureux comme la flûte ?
la flûte parle de la Voie ensanglantée de l’Amour
elle rappelle l’histoire de la passion de Majnun
à celui-là seul qui a renoncé au sens est confié ce sens 
la langue n’a d’autre client que l’oreille

Mawlana Rûmî


***






écoute la flûte de roseau se plaindre

ces mots ouvrent le Masnavi du grand poète 
mystique persan 

Jalal ad-Din Rumi

la flûte de roseau ney 
y devient le symbole de l'âme humaine




écoute la flûte de roseau se plaindre


écoute 

la vérité commence par une disponibilité

la flûte de roseau ne chante pas sa propre musique

elle ne possède qu'une voix de manque

si elle se lamente 

c'est parce qu'elle a été coupée du roseau dont elle provenait

son chant est la mémoire d'une origine

ainsi en est-il de l'homme


chaque être porte en lui la nostalgie d'une unité perdue

ce que nous appelons désir

amour quête ou inquiétude n'est peut-être que l'écho 

de cette séparation première


la plainte de la flûte n'est pas un désespoir 

elle est le souffle même de l'espérance


sans la coupure

il n'y aurait ni musique ni prière


le roseau vidé devient un instrument 

parce qu'il est traversé par un souffle qui n'est pas le sien 


de même

l'être humain devient pleinement lui-même 

lorsqu'il cesse de ne vouloir parler qu'en son propre nom 

et consent à laisser passer un souffle 

plus vaste que lui



la plainte de la flûte est donc un chant de retour

elle rappelle que toute existence est un exil

mais aussi que toute nostalgie authentique est déjà 

une direction vers la demeure intérieure



écouter la flûte

c'est apprendre que la blessure peut devenir musique

que le manque peut devenir présence

et que le silence d'où naît le souffle est peut-être 

la voix la plus proche de l'Infini




























une pensée étrange qui suscite l'étonnement

elle commence  là où les évidences cessent d'être évidentes elle ne se satisfait pas de ce qui apparaît mais interroge ce qui rend toute apparition possible elle demande non pas seulement ce qui est mais pourquoi il y a de l'être plutôt que rien

son étrangeté ne tient pas à son obscurité mais à son exigence elle renverse le regard ordinaire là où l'habitude voit des objets familiers elle découvre une énigme l'arbre la pierre le ciel le temps la conscience jusqu'au plus humble instant deviennent des questions infinies

depuis les Grecs la philosophie naît du thaumazein de l'étonnement cet étonnement n'est pas une simple surprise  il est l'expérience d'une profondeur insoupçonnée du réel il suspend le cours des certitudes et ouvre un espace où la pensée cesse de posséder le monde pour se laisser instruire par son mystère




















la pensée métaphysique est ainsi une pensée du seuil elle habite l'intervalle entre le visible et l'invisible entre ce qui se montre et ce qui demeure en retrait elle avance sans jamais prétendre épuiser son objet car ce qu'elle cherche est précisément ce qui excède toute représentation

elle est étrange parce qu'elle rend étrange le plus quotidien elle nous fait éprouver que l'existence elle-même est un événement improbable que le simple fait qu'il y ait quelque chose est plus mystérieux que tous les phénomènes particuliers

l'étonnement métaphysique n'est donc pas l'ignorance  il est une forme supérieure de connaissance plus la pensée approche de l'origine plus elle découvre que le réel est inépuisable elle ne clôt pas les questions  elle les approfondit jusqu'à ce qu'elles deviennent une manière d'habiter le monde

ainsi la métaphysique n'est pas seulement une discipline philosophique  elle est une disposition de l'esprit elle apprend à demeurer devant l'être avec une disponibilité silencieuse où la pensée cesse de vouloir dominer pour consentir à recevoir dans cet étonnement se tient peut-être la plus haute forme de la sagesse 



savoir que le mystère  n'est pas ce qui manque 
encore à la connaissance mais ce qui 
accompagne toute connaissance 
véritable





























le pain 

est une pierre 

qui a appris à nourrir



une porte fermée 

continue d'ouvrir une maison



l'ombre marche toujours du côté de la lumière

le vent connaît les arbres par leur nom de feuilles

l'eau ne se fatigue jamais de devenir rivière










le ciel 

ne tombe 

que dans les yeux



la montagne 

est une lente manière de tenir 

debout



chaque pierre est plus âgée que notre mémoire

le silence n'attend personne et reçoit tout le monde



une chaise 

vide 

est encore une présence



la poussière est la patience des choses



le feu éclaire davantage ce qu'il ne brûle pas

une fenêtre est un mur qui a changé d'avis



les chemins savent plus de pas que les voyageurs


l'aube 

ne répète jamais 

le même matin


le froid rend l'air visible

le lac est un regard qui ne cligne pas



le sommeil 

continue 

de penser sans nous



un arbre est une poignée de terre levée vers le ciel


les nuages

pratiquent l'art de disparaître



la neige fait du bruit en devenant silence



une pierre 

ne connaît pas 

l'impatience



le vide est souvent ce qui tient le plus


le dehors commence à l'intérieur du regard

la lumière n'a besoin d'aucune preuve



une route 

attend moins les voyageurs 

que leur départ


le vent 

ne passe jamais 

deux fois dans la même feuille


le présent est toujours arrivé avant nous

le monde n'est ancien que pour ceux qui ne le regardent plus



chaque chose 

ordinaire 

est 

un étonnement 

devenu 

habitude
















l'homme du cinquième jour


avant lui

la lumière

les eaux

la terre

les arbres

les astres

les poissons

les oiseaux

tout était déjà

à sa place














il vient

après


non pour achever

mais pour recevoir

un monde

qui le précède



l'homme du cinquième jour

marche encore

dans une création

qui n'attend rien

de lui

sinon

qu'il regarde

qu'il nomme

sans posséder



qu'il habite

sans épuiser


il est moins

le maître

que le témoin



celui

qui découvre

que chaque pierre

chaque souffle

chaque lumière

étaient là

avant son premier regard

et qu'il lui appartient

non d'ajouter

au monde

mais de répondre

par sa présence
















l'énergie des signes dans la mosaïque des mots


aucun signe

n'est seul


chaque fragment

attend

son voisin


la phrase

ne naît pas

des mots

mais de leur jointure













un éclat

répond

à un autre

comme une pierre

dans un mur

de lumière


le blanc

lui-même

porte

une force

silencieuse



rien

n'est immobile

dans la page



les signes

échangent

leur feu

sans bruit



la mosaïque

ne compose pas

une image

elle tient

par la tension

de ses écarts


et le sens

paraît

non dans un mot

mais dans l'énergie

qui circule

de l'un

à l'autre





la poésie impose 

la nécessité de s'arrêter à ce qui est dit



non pour comprendre

plus vite

mais pour demeurer

dans le mot

jusqu'à ce qu'il

ouvre

ce qu'il porte



la phrase

ne demande pas

d'être franchie

elle demande

d'être habitée



chaque mot

retient

un peu

de silence



chaque arrêt

agrandit

la parole



lire

ce n'est pas

aller plus loin

c'est parfois

ne plus avancer

afin que le langage

retrouve

son poids




la poésie

ne conduit pas

elle suspend



dans cette suspension

le sens

cesse d'être

une réponse

il devient

une présence
























l'éclaircie ne dissipe pas le mystère

elle l'approche

à peine




la lumière ouvre sans découvrir


tout entière

la pierre

demeure

plus ancienne

que son éclat





le ciel

retire

un nuage

et rend

plus profond

l'invisible




ce qui paraît ne cesse pas de se cacher


l'éclaircie

n'explique rien

elle accorde

au regard

un instant

où le secret

devient

plus lumineux




le repos est la forme la plus discrète du mouvement

rien

ne paraît

avancer

et pourtant

la lumière

tourne

dans la pierre








le sang

traverse

le silence


la montagne

continue

sans un pas



le ciel

passe

dans l'immobile


le repos

n'interrompt pas

le monde

il le porte

plus profondément



ce qui demeure

est parfois

ce qui va

le plus loin




***



Thaumazein : de quoi s'étonner ?


s'étonner

ce n'est pas être surpris par l'extraordinaire 

c'est découvrir que l'ordinaire est extraordinairement mystérieux


de quoi s'étonner ?

de ce qu'il y ait quelque chose plutôt que rien

de ce que l'être soit silencieusement avant toute pensée

du simple fait qu'un monde apparaisse

qu'il y ait un ciel

une montagne

une pierre

une conscience capable de contempler une pierre


il faut s'étonner du temps

qui ne se voit jamais et qui pourtant emporte toutes choses


s'étonner de l'espace

qui accueille tout sans jamais se montrer lui-même


s'étonner de la lumière

grâce à laquelle tout devient visible alors qu'elle demeure 

presque invisible


s'étonner que la pensée 

puisse penser le monde dont elle fait partie


que le langage 

puisse dire l'être sans jamais l'épuiser


que le silence

puisse parfois dire davantage que les mots


il faut s'étonner de la mort

non parce qu'elle met fin à la vie mais parce qu'elle donne 

à chaque instant sa gravité


s'étonner de la naissance

événement sans témoin pour celui qui naît 

commencement dont nul ne se souvient


s'étonner 

que chaque visage soit unique

que chaque conscience ouvre un monde irréductible


que l'amour la beauté la vérité et la justice puissent orienter 

une existence alors qu'ils ne sont ni des objets 

ni des choses


la pensée métaphysique commence 

lorsque le réel cesse d'être un décor pour devenir une énigme


le thaumazein est cette suspension où le monde se défait 
de son évidence

ce qui semblait aller de soi devient soudain 
impensable dans son existence 
même

pourquoi cette feuille 

pourquoi cette étoile 

pourquoi cette respiration 

pourquoi cette présence plutôt que l'absence 


plus la pensée s'approche de l'origine
moins elle accumule des réponses  plus elle approfondit 
l'étonnement

ainsi le véritable philosophe 
ne cherche pas d'abord à expliquer le mystère 

il apprend à demeurer en lui






l'étonnement n'est pas  le commencement provisoire 
de la philosophie il en est la respiration 
permanente












l'expression  la disposition primitive  possède 
une force singulière 

elle ne décrit pas 

elle désigne un état originaire une disponibilité 
de l'être avant toute interprétation

dans cet esprit avec une langue sobre minérale laissant 
la pensée en suspens  voici une série 
de pointes originales 



la première ouverture
l'antériorité du souffle
le commencement sans origine

la clarté avant le regard
le lieu sans mémoire
l'accord premier





















la présence intacte
le fond sans fond
l'éveil antérieur au jour

l'inclination du vide
la réserve du monde
le seuil demeure

l'intervalle premier
l'être avant le nom
la lumière sans témoin

l'immobile en marche
le dehors natif
la naissance du silence

l'antique du présent
l'air avant le vent
le déjà-là du ciel

la proximité première
le sol de l'invisible
l'ouverture sans appel

le premier éloignement
la distance originaire
le pli de l'espace

l'avant de toute trace
le repos du commencement
l'absence hospitalière

le jour sans hier
la patience de la pierre
l'origine sans passé

l'évidence nue
le monde avant le monde
la pente inaugurale

l'horizon disponible
le visage du dehors
la blancheur première

le silence en avant
la respiration de l'être
l'invisible à découvert

la gravité du simple
le point d'avant
la fraîcheur de l'origine

le lieu qui précède
l'espace sans bord
la venue du proche

l'antique lumière
le présent sans seconde



ces formulations cherchent comme  la disposition primitive  
à produire moins un concept qu'une résonance

elles fonctionnent comme des noyaux de pensée 
elles nomment un état fondamental plutôt 
qu'elles ne l'expliquent


on y retrouve une proximité avec l'écriture d'André du Bouchet mais aussi avec certains intitulés de carnets de Peter Handke des fragments de René Char ou des notations phénoménologiques de Heidegger où quelques mots suffisent à ouvrir un champ entier de méditation











































mardi, juillet 28, 2026


faites que je réfléchisse et que je paraisse sentir

Montesquieu



cette formule porte une tension subtile 
entre l'intelligence et l'émotion
entre la vérité intérieure et 
son expression

elle peut d'abord s'entendre comme une prière 
adressée à l'esprit lui-même

réfléchir ne signifie pas accumuler des idées mais laisser la pensée 
devenir claire capable de discerner ce qui est juste 

sentir en revanche appartient à une région plus profonde
plus immédiate où le monde nous atteint 
avant même que nous le comprenions























mais la formule est volontairement 
paradoxale 

que je paraisse sentir 

elle ne dit pas  que je sente  mais 
que je paraisse sentir 

elle attire ainsi l'attention sur la difficulté de rendre visible 
une vie intérieure

toute expression est déjà 
une traduction  

le sentiment vécu ne coïncide jamais parfaitement avec 
le sentiment montré





on pourrait alors 
lui donner une portée plus philosophique 



réfléchir
c'est donner une forme
à la lumière


sentir
c'est recevoir le monde
avant qu'il ne devienne idée


entre les deux
naît la parole


ou encore 


que ma pensée soit assez limpide
pour ne pas étouffer 
mon cœur

que mon cœur soit assez profond
pour ne pas tromper 
ma pensée

que ce que je montre ne trahisse pas
ce qui demeure 
invisible



et dans une tonalité plus métaphysique 



faites que je réfléchisse
comme un lac réfléchit le ciel 
sans le retenir


faites que je paraisse sentir
non par artifice

mais parce que toute pensée véritable
finit par devenir présence






au fond cette formule peut se lire comme 
un idéal d'unité 

que l'intelligence ne dessèche pas la sensibilité
et que la sensibilité n'obscurcisse pas 
l'intelligence 

que le visage la parole et le silence deviennent 
les reflets d'une même lumière 
intérieure


























la géographie mentale est sans limites

elle ne connaît

ni frontière

ni carte définitive


elle fleurit

sans cesse

au présent


chaque pensée ouvre un territoire

chaque souvenir déplace l'horizon















une montagne

peut naître

dans un mot


une mer

dans un silence


les distances

n'y sont pas

des mesures

mais des intensités


on y voyage

sans quitter

sa place


l'inconnu

n'est jamais

au loin

il affleure

à même

l'instant



la géographie mentale n'accumule pas des paysages

elle les engendre

dans le mouvement

du regard


chaque éveil

redessine

le monde

comme si la terre

la plus vaste

avait toujours été

celle

qui s'ouvre

derrière les yeux





l'insolence comme art de vivre

l'insolence n'est pas

l'arrogance



elle n'humilie pas

elle se tient

debout

devant ce qui prétend

avoir le dernier mot


elle refuse

les évidences trop dociles


les habitudes

qui pensent

à notre place


être insolent

c'est parfois

garder son regard

quand tous

ont baissé le leur


c'est répondre par une liberté tranquille

aux injonctions

de la conformité


l'insolence véritable

ne cherche pas

le scandale

elle cherche

la justesse


elle n'élève pas la voix

elle retire

au pouvoir

son évidence


elle ouvre

une brèche

où peut entrer

un autre possible



elle ne détruit pas

elle désencombre


elle rend à chacun

la responsabilité

de penser

de voir

de vivre

selon sa propre lumière



peut-être est-ce là la plus haute insolence

demeurer fidèle

à ce que l'on reconnaît

comme vrai


sans haine

sans fracas

mais sans jamais céder
















 

Le Temps-Être Les montagnes qui marchent


sous l'influence du maître Zen Dōgen et de son  Sansui Kyō  

Le Sūtra des montagnes et des eaux 


Gary Snyder 

brise la dualité entre l'inerte et le mobile


la vision de Snyder est celle du  shan-shui  montagne-eau

une réponse élémentaire à l'oubli 

des éléments


Dōgen affirme


les montagnes vertes 

sont toujours en train de marcher



















pour comprendre cela

Snyder introduit le concept de  Uji  le temps-être


les montagnes ne sont pas des objets statiques dans le temps

elles  sont  le temps



à l'échelle géologique


la roche coule

se soulève et s'érode 

avec la même fluidité que l'eau


en percevant ce dynamisme

nous cessons de voir la Terre comme un décor pour la percevoir 

comme un processus éveillé






sachez pour fait que les montagnes 

sont chères aux sages 

et aux saints. ... 


les montagnes sont le corps éveillé 

du Bouddha


Dōgen









Le Temps-Être 
ne sera ni le temps ni l’être
mais leur même ouverture
l’instant n’y passera plus 
il adviendra comme une présence entière
l’être n’y demeurera plus 
il se donnera dans chaque maintenant
dans cette coïncidence sans durée
le Temps-Être dira
que chaque chose est le temps qu’elle est
et que le temps lui-même
est la manière dont l’être se laisse rencontrer



























Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage.
Henri Michaux , Face aux verrous.

Du "Dao" originel
du commencement du réel
des signes célestes
des formes terrestres
des règles saisonnières
de l'examen des choses obscures
des esprits essentiels
de la chaîne originelle
de l'art du maître
des évaluations fallacieuses
de l'équivalence des moeurs
des résonances du "Dao"
de l'inconstance des choses
des paroles probantes
de l'utilisation des armes
montagne de propos
forêt de propos
du monde des hommes
du devoir de se cultiver
de la synthèse ultime


"ô le plus violent paradis"

Libellés

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E.O E.P. EA EAIO EB écart énigme Echenoz échos Echos L.A. Eckhart Tolle Eco Ecosse écoute écritures Eddas EDG EDJ EDLCDS EDLF Edmond Jabès EDO EIJS elle ELLEDIT ELLELL Elles Ellul EM Emerson Empédocle EN ENCORE encres et musique Encres et peintures Ennéade ennui EnSof Entre entrelacs environnement Eons EPE épiphanies épistémologie EPLA époché Eranos ère ERRER Escher ESE Eshleman Esnault ESPA Espace Espitallier essais EST ét été Etel Adnan ETLPDMP Etna étoile Etymologie Eucharistie Euler évangile Eventail Exergue F F.A. F.EAA F.O F.Pirates FAA Fable Fadeur faits FAJ Fantasy Faune Fayçal fenêtre Fengliu feu Fiction Films FiniSol Finkielkraut FIVE FL Flore fmr FNAR Foligno Forest Formalisme Foucault Fourcade Fourier FP FQPCC Fractales fragm Fragme Fragments France François Cheng Frappat Frémon Fréquences Froid Fugue Fuji Futur G.C.L. 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