Je nais dans une Europe encore marquée par les ruines de la guerre Très tôt je découvre que la véritable pauvreté n'est pas seulement économique elle réside dans une existence amputée de sa joie soumise aux automatismes aux hiérarchies et aux habitudes qui éloignent chacun de sa propre vie
Je me tourne vers l'histoire la littérature et la philosophie avec le désir de comprendre les mécanismes invisibles de cette aliénation quotidienne Je ne cherche pas un système de pensée de plus Je cherche une manière de vivre qui réconcilie le désir la liberté et la création
Au sein d'un mouvement d'avant-garde où se rencontrent artistes révolutionnaires et théoriciens je participe à une remise en question radicale de la société moderne Nous refusons un monde où tout devient marchandise où les images remplacent l'expérience vécue où les individus finissent par contempler leur propre existence comme un spectacle qui leur échappe
J'écris un livre qui devient l'une des voix majeures de cette contestation J'y affirme que la révolution ne peut être seulement politique ou économique.Elle doit transformer la vie quotidienne restituer à chacun la puissance de créer sa propre existence de préférer la passion à la résignation la générosité au calcul l'invention à l'obéissance.
Les bouleversements qui secouent les rues et les universités quelques années plus tard donnent à ces idées une résonance inattendue Je demeure pourtant méfiante envers toutes les orthodoxies y compris celles qui prétendent parler au nom de l'émancipation Une révolution qui reproduit la domination cesse aussitôt d'être une révolution
Au fil des décennies je poursuis mon travail d'écriture sans renoncer à cette exigence première Je m'intéresse à l'insurrection de la vie contre toutes les formes de pouvoir qui l'appauvrissent les bureaucraties les dogmes les fanatismes, les idéologies mais aussi les résignations ordinaires qui finissent par nous persuader que rien ne peut changer
Je fais confiance aux élans les plus simples aimer créer partager cultiver rire transmettre Je crois que la véritable richesse d'une civilisation se mesure à la qualité de la vie qu'elle rend possible et non à l'accumulation de ses marchandises
Je ne veux pas remplacer un maître par un autre
Je veux abolir le besoin des maîtres.
Je ne cherche pas des disciples
J'espère seulement réveiller des êtres capables de penser et de vivre par eux-mêmes
Car je demeure convaincue qu'une existence pleinement vécue possède une puissance de transformation plus profonde que tous les programmes. Là où la joie retrouve son droit de cité, où le désir cesse d'être domestiqué, où la poésie rejoint les gestes les plus ordinaires, une autre manière d'habiter le monde commence déjà à naître
Quiconque s’identifie aujourd’hui à un territoire, à une religion, à une croyance, à une idéologie, à une ethnie, à une langue, à une mode, à une couleur ne fait que se dépouiller de sa singularité, de sa vraie et inépuisable richesse, de ce qu’il possède en lui de plus vivant et de plus humain. Raoul Vaneigem