la musique introduit l’inconnu
elle ne démontre rien
elle ouvre
avant même que la pensée ne comprenne
quelque chose est déjà
entré en nous
une modulation
un intervalle
un silence entre deux notes
le monde n’est plus tout à fait le même
la musique ne nous conduit pas vers un objet
elle nous conduit vers une possibilité d’être
elle fait apparaître des paysages
qui n’ont pas de géographie
des émotions
qui n’avaient pas encore de nom
elle nous apprend que l’inconnu
n’est pas seulement ce que nous ignorons
mais ce que nous n’avions jamais senti
chaque œuvre véritable déplace les frontières du familier
elle agrandit l’espace intérieur
sans ajouter une seule idée
là où les mots distinguent
la musique unit
là où le concept définit
elle laisse vibrer
elle est la première langue et peut-être la dernière
celle qui ne décrit pas le mystère
mais qui nous y introduit
sans bruit
comme une porte
qui s’ouvre
sur une chambre
dont nous reconnaissons aussitôt la lumière
sans pourtant
y être jamais entrés auparavant
la musique introduit l'inconnu
avec une clarté si nette que quiconque
peut voir ses habitudes réduites en poussière
***
la musique savante manque à notre désir
non parce qu’elle serait difficile
mais parce qu’elle demande un autre temps
elle ne cherche pas à séduire immédiatement
elle attend
elle exige une écoute qui renonce à l’impatience
dans un monde où tout doit être instantané
elle demeure lente
où tout veut être consommé
elle demande d’être
habitée
la musique savante ne flatte pas toujours le goût
elle l’éduque
elle ouvre des chemins
que le désir ne savait pas encore désirer
ses joies sont souvent différées
comme celles de la haute montagne
ou d’un grand livre
elles croissent avec la fréquentation
elle manque à notre désir
parce que notre désir a appris à chercher l’intensité immédiate
alors qu’elle offre une intensité profonde
moins un plaisir
qu’une transformation
elle ne remplit pas un manque
elle révèle un manque plus essentiel
celui d’une écoute
capable de demeurer longtemps auprès d’une même œuvre
jusqu’à ce qu’elle commence enfin
à nous écouter nous-mêmes