ce chemin ne mène pas seulement quelque part
il monte il se défait il réapparaît entre les racines la roche et les feuilles mortes comme si la montagne n'avait jamais vraiment accepté l'idée d'un chemin et qu'elle le laissait seulement passer par endroits dans les plis de son corps
ici le sol n'est plus une surface
il est une mémoire
la roche affleure sous les feuilles dure ancienne striée par quelque chose qui nous précède de très loin le pied se pose là où il peut il ne suit plus une ligne abstraite tracée sur une carte il cherche il éprouve il hésite parfois chaque pas devient une petite décision du corps une négociation silencieuse avec le relief
on ne marche plus sur le chemin
on marche avec lui
la pente impose son rythme la respiration devient plus présente le regard descend vers quelques mètres de terre et de pierre puis se relève happé par un arbre une trouée de lumière une paroi le proche et le lointain alternent la pensée elle aussi change d'échelle
le chemin semble alors faire quelque chose
à celui qui le parcourt
il enlève
il enlève la vitesse les préoccupations inutiles les phrases trop longues les certitudes qui paraissaient indispensables en bas à mesure que l'on monte quelque chose se simplifie
le pied
la pierre
le souffle
le prochain pas
la montagne sait mieux que nous il n'est pas nécessaire de comprendre toute la route pour avancer il suffit parfois de rencontrer exactement le morceau de sol qui se trouve devant soi
une racine
une dalle
une pierre humide
quelques feuilles
puis encore quelques mètres
le chemin ne promet rien
il ne garantit ni révélation ni sommet
il existe seulement dans cette succession
presque pauvre de gestes
lever le pied chercher l'appui transférer le poids
respirer recommencer
quelque chose de métaphysique se glisse
dans cette pauvreté même
qu'est-ce qu'avancer
est-ce atteindre un point situé plus haut
ou est-ce modifier à chaque pas
la relation que nous entretenons avec le monde
la montagne ne se donne jamais tout entière au marcheur elle apparaît par fragments une pierre un tronc une pente une lumière le reste demeure caché ainsi le chemin ressemble peut-être à l'existence nous ne recevons jamais la totalité du trajet seulement la possibilité du pas suivant
les feuilles mortes recouvrent
les pierres
elles cachent le chemin
sans l'effacer
comme le temps recouvre les choses
sans les abolir
sous la matière récente demeure la matière ancienne sous le chemin la montagne sous nos habitudes quelque chose de plus silencieux nous croyons avancer sur un sol stable nous marchons en réalité sur des millions d'années
la roche affleure
elle dit presque rien
ce presque rien suffit
la marche devient une manière de penser sans concepts
le corps comprend avant l'esprit
il comprend la pente
le poids l'équilibre l'effort la fatigue l'espace
il sait que le chemin n'est pas une idée
il est une résistance
une rugosité
une succession d'appuis
marcher longtemps consiste précisément à retrouver cette intelligence première celle qui ne demande pas au monde de devenir clair pour pouvoir y avancer
le chemin monte
nous montons avec lui
un instant il n'y a plus de différence entre
le marcheur et le mouvement
le pas ne cherche plus le sommet
il est seulement le pas
la montagne ne devient pas un paysage
elle redevient présence
le chemin
sous les feuilles
dans la roche sombre
entre les arbres
continue de monter
sans expliquer
où il va
Beaufort le Sauzier septembre 2026





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