On a roulé sur la Terre
est le premier grand récit de voyage de Sylvain Tesson écrit avec Alexandre Poussin Publié chez Robert Laffont en 1996 le livre raconte une aventure accomplie alors que les deux auteurs sont encore de jeunes étudiants
faire le tour du monde à bicyclette en une année
avec un budget extrêmement réduit
le projet est à la fois sportif géographique humain
et presque philosophique
mettre le corps en mouvement
pour retrouver le monde dans sa réalité immédiate
le pari
le 10 octobre 1993, Poussin et Tesson quittent Paris à vélo
leur objectif est de revenir exactement un an plus tard
ils parcourent finalement environ 25 000 kilomètres à travers 31 pays, en traversant notamment l'Afrique les Amériques l'Asie, le Moyen-Orient les pays de l'Est puis l'Europe ils voyagent avec très peu d'argent et comptent largement sur l'hospitalité des habitants
ce qui est remarquable c'est qu'ils ne construisent pas un voyage touristique classique ils ne cherchent pas à accumuler des monuments ou des destinations
ils cherchent à traverser
la Terre devient leur véritable objet d'étude
le livre comme carnet de traversée
le récit fonctionne comme un journal de bord organisé en étapes successives les deux voix alternent ce qui donne au livre une dynamique particulière Tesson et Poussin ne racontent pas seulement le monde ils racontent aussi leur propre confrontation avec lui
et cette confrontation est très concrète
la pluie
la faim
la fatigue
les crevaisons
les réparations
le vent
les frontières
les maladies
les chiens
les montagnes
les déserts
les rencontres imprévues
l'hospitalité
parfois la peur
le vélo devient ainsi une machine à révéler le réel
en voiture le paysage défile
à vélo le paysage résiste
il faut le gagner mètre après mètre
un tour du monde à hauteur d'homme
l'une des grandes forces du livre est précisément de ne pas transformer le voyage en catalogue exotique
les deux voyageurs sont continuellement confrontés à leur propre vulnérabilité
dans le Sahara occidental par exemple ils affrontent l'immensité le vent et la chaleur le vent peut devenir presque un personnage
lorsqu'il souffle dans leur direction ils avancent rapidement lorsqu'il leur fait face quelques kilomètres deviennent une épreuve
dans les régions tropicales ils affrontent la jungle les incendies les sangsues et les difficultés de progression
au Tibet la bicyclette devient un instrument d'altitude ils franchissent des cols de plusieurs milliers de mètres, dans le froid et la neige
et partout surgit une même question
jusqu'où le corps peut-il aller
lorsqu'il n'a plus d'autre choix que de continuer
la philosophie implicite du voyage
le véritable sujet n'est peut-être pas
comment faire le tour du monde à vélo
mais
que devient un homme lorsqu'il accepte
de se laisser traverser
par le monde
le vélo impose une vitesse particulière
ni la vitesse de l'avion, qui abolit les distances
ni celle de la marche qui peut rendre le voyage très lent
le vélo occupe un espace intermédiaire
il permet de sentir la continuité géographique
on quitte une ville et progressivement elle disparaît
le vélo occupe un espace intermédiaire
il permet de sentir la continuité géographique
on quitte une ville et progressivement elle disparaît
le climat change
la végétation change
la langue change
les visages changent
les odeurs changent
mais il n'y a pas de rupture absolue
le monde devient une transition
le vélo comme
instrument philosophique
c'est probablement l'aspect du livre qui peut le plus entrer
en résonance avec votre manière de penser la marche
le mouvement et le rapport
entre corps et pensée
le vélo transforme
la géographie en expérience corporelle
une montagne n'est plus une forme dessinée sur une carte
elle devient une résistance dans les jambes
un désert n'est plus une couleur jaune sur une carte
il devient la durée du temps la soif le vent l'horizon
une frontière n'est plus une ligne
elle devient un poste un douanier une attente une langue inconnue
la géographie cesse donc d'être abstraite
elle devient physiologie
On pourrait presque résumer leur philosophie par cette équation :
carte → route → corps → expérience → connaissance
la dimension poétique
le livre est également traversé par une poésie très terrestre
Le titre est particulièrement beau :
On a roulé sur la Terre
pas simplement autour de la Terre
sur la Terre
la préposition change tout
ils ne sont pas dans une représentation abstraite du globe
ils sont au contact de sa surface
ils roulent sur elle
ils la frottent de leurs pneus
ils éprouvent ses pentes
ils reçoivent sa pluie
ils respirent ses poussières
ils traversent ses frontières
le
voyage
devient presque
une manière
de
lire la Terre avec le corps
le sens profond du livre
Voyager
c'est accepter de ne plus maîtriser
le trajet réel est toujours différent du trajet imaginé
le corps est un instrument de connaissance
on comprend autrement
un pays lorsqu'on le traverse à la force des jambes.
la lenteur rend le monde visible
la lenteur rend le monde visible
à vélo les détails apparaissent
l'inconnu est peuplé d'inconnus
l'inconnu est peuplé d'inconnus
la rencontre humaine devient
une composante essentielle du voyage.
le monde est continu
le monde est continu
le vélo permet de ressentir
physiquement cette continuité de la Terre
et finalement…
ce qui me semble le plus beau dans ce livre est que
ce qui me semble le plus beau dans ce livre est que
le voyage n'est pas présenté comme une conquête du monde
ils ne possèdent rien
ils ne maîtrisent presque rien
ils avancent avec deux vélos quelques objets
leurs jambes et leur capacité à rencontrer les autres
ils découvrent alors quelque chose d'assez paradoxal
ils découvrent alors quelque chose d'assez paradoxal
plus on se déplace lentement plus le monde devient immense
plus on possède peu plus chaque rencontre devient riche
plus on accepte de se perdre plus la Terre devient lisible
et le vélo produit une expérience presque métaphysique
il transforme la distance en durée et la durée en expérience
c'est peut-être pourquoi ce livre peut être lu aujourd'hui non seulement comme le récit d'un tour du monde mais comme une philosophie primitive du déplacement
avant le GPS avant l'itinéraire optimisé avant la vitesse il y a simplement une route un corps un horizon et la nécessité de continuer à rouler

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