Il ne faut pas craindre non plus de redire
une vérité ancienne
lorsqu’on peut la rendre plus sensible par un meilleur tour, ou la joindre à une autre vérité qui l’éclaircisse, et former un corps de raisons. C’est le propre des inventeurs de saisir le rapport des choses, et de savoir les rassembler ; et les découvertes anciennes sont moins à leurs premiers auteurs qu’à ceux qui les rendent utiles.
ce texte de Vauvenargues est à mes yeux l'une des plus belles défenses de la création intellectuelle Il remet en question une idée très répandue celle selon laquelle la valeur d'une pensée dépendrait avant tout de sa nouveauté
il écrit
il ne faut pas craindre
non plus de redire une vérité ancienne…
cette première phrase est déjà
une leçon
une vérité ne vieillit pas
ce qui vieillit c'est la manière de la dire
une même vérité peut demeurer longtemps inaperçue parce qu'elle est enfermée dans une forme devenue opaque le travail du philosophe du poète ou du savant consiste alors moins à inventer qu'à rendre visible
Vauvenargues poursuit
lorsqu'on peut la rendre
plus sensible par un meilleur tour…
la forme n'est donc pas un ornement
elle participe à la vérité elle-même
une idée qui ne touche personne
demeure inachevée
une pensée n'existe pleinement
que lorsqu'elle trouve sa forme juste
c'est pourquoi la littérature la philosophie et même la science
sont inséparables d'un art de l'exposition
puis vient
une idée d'une étonnante modernité
ou la joindre à une autre vérité
qui l'éclaircisse…
une vérité
isolée éclaire peu
les grandes découvertes
naissent souvent d'une rencontre
l'invention ne consiste pas toujours à produire
un élément inédit
elle consiste à apercevoir une relation
que personne n'avait encore vue
on retrouve ici une intuition très proche de ce que dira plus tard
Arthur Koestler avec la bisociation
l'acte créateur surgit lorsque deux domaines jusque-là séparés
entrent soudain en résonance
Vauvenargues ajoute
et former un corps de raisons
cette expression est magnifique
la vérité n'est plus un fragment
elle devient un organisme.
les idées cessent d'être juxtaposées
elles se soutiennent mutuellement
un corps de raisons est une architecture vivante
enfin la conclusion
est peut-être la plus profonde
c'est le propre des inventeurs de saisir
le rapport des choses…
l'inventeur n'est pas d'abord celui qui crée ex nihilo
il est celui qui voit des rapports
cette définition est d'une portée
immense
elle vaut pour Newton reliant la chute des corps
au mouvement des planètes
pour Darwin reliant l'évolution à la sélection
naturelle
pour Einstein reliant l'espace
et le temps
pour le poète reliant une branche mouillée
à des visages dans la foule
l'invention est une découverte
des relations
et Vauvenargues conclut par une formule qui pourrait
presque servir de manifeste contre le culte
contemporain de l'originalité
les découvertes anciennes sont moins à leurs premiers auteurs
qu'à ceux qui les rendent utiles
il ne s'agit pas de nier l'importance des premiers
découvreurs
il rappelle simplement qu'une vérité qui demeure stérile
n'a pas encore accompli sa vocation
la pensée
ne vit pas dans son origine
elle vit dans ses métamorphoses
la valeur d'une idée ne réside pas uniquement
dans son premier énoncé
mais dans sa capacité à être reprise éclairée reliée
à d'autres vérités et rendue
plus féconde
on pourrait résumer toute cette méditation
en quelques fragments
une vérité ne demande pas d'être nouvelle
elle demande d'être vivante
penser ce n'est pas accumuler des idées
c'est découvrir leurs constellations
l'invention commence lorsque deux vérités
cessent de s'ignorer
le génie ne crée pas toujours
des mondes
il révèle les ponts qui existaient
déjà entre eux
les idées ne meurent pas de vieillesse
elles meurent d'isolement
et peut-être
cette dernière formule
fidèle à l'esprit de Vauvenargues
le véritable inventeur n'ajoute pas seulement
une vérité au monde
il modifie la lumière dans laquelle toutes les autres
deviennent enfin visibles
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