le temps
je ne possède aucun instant
le ruisseau n'emporte pas le pêcheur
chaque minute
le sage ne lutte pas contre le courant
il y a
le temps
Lionel André / promenades / randonnées / arts / littératures / air du temps
on pourrait prolonger
cette pensée dans une forme plus fragmentaire
nous avons appris à tout mesurer
sauf ce qui rend toute mesure possible
nous avons nommé les choses avec une précision admirable
puis nous avons oublié le silence
dont elles proviennent
l'oubli de l'être n'est pas une absence de connaissance
c'est une saturation de connaissances
qui ne laissent plus paraître
l'essentiel
l'homme a parfois oublié qu'il a oublié
ne pas oublier
que toute certitude mérite d'être interrogée
ne pas oublier
que les plus grandes questions
survivent souvent à toutes les réponses
ne pas oublier que penser
c'est apprendre à voir autrement avant d'apprendre
à conclure
ne pas oublier que le réel
est toujours plus vaste que les concepts
qui cherchent à le contenir
ne pas oublier que l'étonnement
est la source secrète de toute philosophie
ne pas oublier que le silence
est parfois une forme supérieure de la pensée
ne pas oublier que chaque rencontre avec
un paysage
un livre
une œuvre ou un visage
peut déplacer notre manière d'habiter le monde
ne pas oublier que la philosophie n'est pas seulement
un savoir
mais un exercice de liberté
une ascèse du regard et une discipline de l'attention
ne pas oublier que le but ultime de la pensée
n'est peut-être pas de posséder la vérité
mais de devenir plus disponible
à ce qui est
ces neuf rappels dessinent une philosophie comme manière de vivre plutôt que comme accumulation de doctrines une fidélité à l'étonnement à la liberté intérieure et à l'inépuisable profondeur du réel
neuf choses à ne pas oublier
pour garder vivante en soi la poésie
ne pas oublier que la lumière
change plus souvent que nos pensées
ne pas oublier de marcher sans but
jusqu'à ce que le paysage commence à penser à notre place
ne pas oublier que les pierres
possèdent une patience dont les livres parlent rarement
ne pas oublier que le vent
est une écriture qui ne demande aucun papier
ne pas oublier que chaque arbre
porte un nom plus ancien que celui que les hommes lui ont donné
ne pas oublier que le silence
est parfois la plus exacte des métaphores
ne pas oublier qu'un départ
même minuscule agrandit toujours un peu le monde
ne pas oublier que l'émerveillement
est une discipline quotidienne et non un hasard
ne pas oublier que la poésie
n'habite pas les mots elle attend simplement
que notre regard redevienne assez libre pour la reconnaître partout
***
ne pas oublier
que le monde précède toujours les livres
ne pas oublier
que le ciel est le plus ancien des manuscrits
ne pas oublier
qu'un chemin de gravier
peut contenir davantage d'infini qu'une bibliothèque
ne pas oublier
de faire confiance aux lieux solitaires
ils savent des choses que les villes ont oubliées
ne pas oublier
que le vent ne répète j
amais exactement la même phrase
ne pas oublier
qu'une rivière pense sans concepts
et qu'elle enseigne pourtant la continuité
ne pas oublier
que la beauté apparaît souvent
lorsque personne ne cherche à la posséder
ne pas oublier
de quitter parfois son nom son histoire ses certitudes
pour devenir simplement une présence parmi
les herbes
les oiseaux
les pierres et les nuages
ne pas oublier
que la poésie n'est pas un genre littéraire
c'est une qualité d'être
une façon de respirer dans l'immensité du réel
cette version s'inscrit dans une tradition de géopoétique où le paysage devient un maître silencieux Elle fait de la poésie non une fabrication de l'esprit mais une disponibilité au monde une manière d'accorder son souffle au rythme de la terre de l'eau de la lumière et du vent