je marche lentement
le monde ne demande pas d'être conquis
seulement regardé
chaque pas ralentit le tumulte
chaque halte ouvre un espace où les choses recommencent
à apparaître
je ne poursuis aucun événement
j'attends que le presque rien révèle sa plénitude
je fais confiance aux chemins plus qu'aux destinations
un sentier dans les herbes
une pierre chauffée par le soleil
le bruit d'un ruisseau derrière les arbres
une neige qui tombe sans témoin
une fenêtre éclairée au crépuscule
il suffit de presque rien
pour que le réel retrouve son éclat premier
ce qui est humble possède
une profondeur que le spectaculaire ignore
je regarde longtemps avant de nommer
les mots arrivent après les choses
avec précaution, comme s'ils demandaient la permission
d'habiter ce qu'ils désignent
je me méfie des phrases trop rapides
elles recouvrent le monde au lieu de le révéler
j'attends que le silence leur enseigne leur véritable mesure
je marche
pour apprendre à voir
chaque paysage transforme
mon regard autant que je le traverse
les montagnes les forêts les villages oubliés
les routes désertes deviennent les pages d'un livre que personne n'a écrit
et que chacun peut pourtant lire en demeurant
simplement présent
je ne cherche pas l'extraordinaire
J'entre dans l'ordinaire
jusqu'à ce qu'il cesse d'être ordinaire
une tasse posée sur une table
le souffle du vent contre une porte
une pluie d'été
une feuille qui tourne dans la lumière
suffisent à ouvrir un monde
l'infini se cache dans les détails
qui n'attendent aucune
admiration
je préfère
les commencements
imperceptibles aux révélations éclatantes
une pensée naît comme le jour
presque invisiblement.
le réel ne s'impose jamais
il s'offre à celui à celle qui consent à ralentir
je ne raconte pas le monde
je le laisse apparaître
je ne possède aucune vérité
j'accorde mon regard à ce qui est
peu à peu je découvre que l'écriture n'est pas une manière
d'ajouter des mots au monde, mais d'en retirer assez
pour que les choses retrouvent
leur propre voix
la présence
devient presque visible
le silence
cesse d'être un vide
il devient la respiration même du paysage et je comprends
que demeurer là pleinement attentif
est peut-être la plus haute forme
de fidélité
au réel
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