la formule de Werner Kofler
est d'une grande justesse parce qu'elle fait basculer l'écriture
du côté de l'expérience physique plutôt que
de la fabrication littéraire
écrire
c'est marcher
en montagne dans sa tête
la montagne n'est pas ici une métaphore du sublime
mais celle d'une topographie
de la pensée
en montagne on ne voit jamais le paysage tout entier chaque crête en cache une autre chaque détour révèle un vallon chaque montée modifie l'horizon
il en va de même de l'écriture le texte ne précède pas l'écrivain il apparaît à mesure qu'il avance on n'écrit pas ce que l'on sait on découvre ce que l'on pense en gravissant les pentes du langage
la marche impose également une économie on ne peut emporter que l'essentiel chaque mot devient une respiration chaque phrase correspond à un pas les longues périodes sont des traversées les blancs sont des replats les silences des cols où l'on reprend souffle avant d'apercevoir une vallée encore inconnue
la montagne enseigne aussi l'incertitude une carte n'est jamais le terrain on croit reconnaître un sommet une brume se lève et le paysage se recompose l'écriture connaît cette même phénoménologie le mot que l'on croyait juste devient soudain inadéquat un détour ouvre une perspective inattendue une phrase oubliée révèle le véritable chemin
le plus important est peut-être que marcher en montagne transforme le marcheur on ne traverse pas seulement le paysage le paysage traverse celui qui marche de même l'écrivain ne domine pas son texte il est lentement façonné par lui chaque page modifie celui qui l'écrit
la formule de Kofler suggère enfin une éthique de l'écriture en montagne on ne peut pas courir indéfiniment le relief impose son rythme le souffle commande la cadence écrire exige cette même lenteur active cette attention où l'on accepte de ne pas connaître immédiatement la destination le texte est un itinéraire avant d'être une œuvre
j'aime prolonger cette intuition
par une suite de
fragments
écrire
c'est gravir une phrase
comme on gravit un pierrier
chaque mot
est une pierre d'appui
jamais le sommet
le blanc est un col
où le souffle retrouve son équilibre
le paragraphe est un vallon
où la pensée recueille ses eaux
les métaphores
sont des lignes de crête
elles ouvrent deux versants à la fois
le silence
est une combe enneigée
où les mots attendent leur dégel
le style
est
une altitude
le livre
est un massif
dont on ne découvre la forme qu'après
l'avoir traversé
l'écrivain ne construit pas un chemin
il suit les failles de la montagne intérieure
la dernière phrase n'est jamais un sommet
elle est le col d'où l'on aperçoit
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