j'entre dans la langue
comme on entre dans une forêt sans origine
les mots
ne m'appartiennent pas
ils circulent bien avant moi
ils traversent les voix
les écrans
les villes
les archives
les mémoires
je ne fais que les écouter
les recueillir les déplacer avec une infinie lenteur
comme on déplace quelques pierres sur le lit d'une rivière
je ne crois plus à l'inspiration
je crois à l'attention
je crois à cette disponibilité
qui laisse les choses venir jusqu'à moi sans les contraindre
chaque phrase oubliée
chaque liste chaque conversation perdue
chaque document administratif chaque bulletin météorologique
porte une vibration secrète
rien n'est véritablement insignifiant
le réel écrit déjà son propre poème
je marche parmi
les bibliothèques invisibles du monde
les serveurs bourdonnent comme des ruches
les données tombent comme une pluie continue
les écrans respirent une lumière froide
j'écoute
cette rumeur immense
ce n'est pas le bruit qui m'intéresse
c'est le silence qu'il dissimule
je n'ajoute presque rien
j'enlève
je rapproche
je décale
je laisse apparaître
les constellations cachées derrière l'accumulation des signes
il suffit parfois d'un infime déplacement
pour que les mots cessent d'être des informations et deviennent
des présences
je ne cherche pas l'originalité
je cherche
la justesse d'un geste presque
invisible
copier peut devenir
une manière de contempler
transcrire peut devenir
une forme de
méditation
répéter peut ouvrir une brèche dans l'habitude
jusqu'à ce que le quotidien révèle soudain
son étrangeté lumineuse
j'habite une époque
qui déborde de langage
les phrases
circulent plus vite que les regards
les paroles s'accumulent
comme les feuilles mortes d'une forêt immense
je ne veux pas
ajouter une voix de plus à ce tumulte
Je veux simplement ralentir le courant
afin que chaque mot retrouve son poids sa respiration
son énigme
je découvre que l'auteur
n'est peut-être qu'un lieu de passage
les mots me traversent davantage que je ne les invente
j'apprends à disparaître derrière eux
à devenir transparent afin qu'ils retrouvent leur autonomie première
leur liberté ancienne
je ne possède rien
je recueille
je ne produis presque rien
j'écoute
dans cette écoute quelque chose bascule doucement
les archives deviennent des paysages
les listes deviennent des litanies
les inventaires deviennent des poèmes
le monde cesse d'être un ensemble de données
il devient une respiration sans commencement ni fin
l'écriture n'est peut-être rien d'autre qu'une manière
très ancienne d'apprendre à entendre
ce que le réel murmure
depuis toujours
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