les hautes montagnes
pour moi
sont comme un sentiment
Lord Byron
non pas
un paysage
mais
une manière
d'être au monde
elles ne se laissent jamais réduire à la géographie
elles ne sont pas devant nous
elles surgissent au plus profond de nous-mêmes
leur altitude
est celle de la conscience
lorsqu'elle se dépouille de l'accessoire
leur silence
est celui qui demeure
quand toutes les explications se sont retirées
la montagne ne dit rien
elle répond
elle ne possède aucun langage humain
mais elle parle
une langue
plus ancienne que les mots
plus lente que l'histoire
plus vaste que la mémoire
chaque arête
chaque paroi
chaque névé semble porter l'empreinte
d'une pensée qui ne serait pas encore devenue pensée
d'une vérité qui précéderait jusqu'au désir
de la connaître
devant les hautes cimes
l'âme reconnaît une parenté secrète
elle éprouve soudain que la verticalité des rochers
répond à une autre verticalité
intérieure celle-là
ce qui s'élève dans la pierre
appelle ce qui cherche à s'élever dans l'esprit
la montagne est l'image visible
d'un mouvement
invisible
peut-être est-ce pour cela que les sommets
donnent moins l'impression de dominer la terre que de frôler l'éternité
ils ne rapprochent pas du ciel comme d'un lieu
ils rapprochent de cette région où les oppositions s'effacent
où le temps cesse d'être une succession pour devenir une présence
là-haut
chaque instant paraît contenir tous les autres
comme si l'éternité consentait parfois à prendre
la forme d'une heure claire
les vallées racontent les chemins
les montagnes rappellent l'origine
elles sont les témoins d'une patience cosmique
elles ont vu les mers se retirer
les continents se plisser
les étoiles accomplir leurs lentes révolutions
leur immobilité n'est qu'une vitesse si profonde
qu'elle échappe à notre mesure
celui qui gravit une montagne
croit souvent monter vers un sommet
en réalité
il descend vers un centre
à chaque pas
quelque chose s'allège
les ambitions deviennent minuscules
les inquiétudes perdent leur poids
les identités habituelles se dissolvent dans la lumière
il ne reste bientôt
qu'une respiration accordée au vent
les traditions spirituelles ont souvent choisi les montagnes comme demeure des révélations Ce n'est peut-être pas parce qu'elles sont proches du ciel mais parce qu'elles éloignent suffisamment du tumulte pour que l'on entende enfin ce qui ne cesse jamais de parler
l'absolu ne crie pas
il attend
les hautes montagnes ne sont pas seulement des masses de pierre
elles sont la forme visible d'une nostalgie fondamentale
le souvenir obscur d'une unité que l'être pressent
sans pouvoir la posséder
elles éveillent en nous la certitude qu'il existe une dimension
où le monde n'est plus fragmenté
où chaque chose retrouve sa place dans
une harmonie silencieuse
voilà pourquoi elles sont comme un sentiment
non un sentiment passager
mais
une disposition de l'âme
une gravité lumineuse
une joie sans objet
une liberté qui ne consiste pas à aller partout
mais à demeurer pleinement
là où l'on est
devant les hautes montagnes
nous ne devenons pas plus grands
nous devenons simplement plus vrais
et peut-être est-ce cela
le secret de leur beauté
elles nous rappellent que la plus haute cime n'est pas
dans le monde mais dans cette région
invisible de l'être où le fini
laisse transparaître
l'infini
La montagne est
La roche s’élève
Le versant monte
Le sentier suit la pente
Le vent passe
La neige demeure sur les hauteurs
Le silence s’étend
Le pas continue
Le ciel touche les crêtes
La montagne demeure
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