ailleurs
est un mot
plus beau que demain
Paul Morand
demain
appartient encore au temps
ailleurs
appartient déjà à l'espace de l'âme
demain est une promesse
que les heures finiront peut-être par accomplir
ailleurs est une ouverture
qui existe déjà silencieuse au cœur du présent
le mot demain porte toujours avec lui
une légère impatience
il suppose que quelque chose manque encore
qu'il faudra attendre
franchir une nuit
traverser une succession d'instants
il demeure prisonnier du calendrier
son horizon est celui du devenir
ailleurs au contraire ignore les horloges il ne désigne pas seulement un autre lieu il est la possibilité permanente d'un autre regard on peut être ailleurs sans avoir quitté sa chambre comme on peut parcourir des milliers de kilomètres sans jamais quitter le même paysage intérieur l'ailleurs n'est pas une distance c'est une métamorphose de la présence
il existe des ailleurs qui tiennent
dans une clairière
dans un sommet balayé par le vent
dans une route blanche qui s'éloigne entre deux rangées d'arbres
dans le silence d'une plage à marée basse
ce ne sont pas les lieux qui nous déplacent
c'est la qualité d'être qu'ils réveillent en nous
ils ouvrent une porte que nous ignorions porter depuis toujours
peut-être le véritable voyage
ne consiste-t-il jamais à rejoindre un point sur la carte
mais à découvrir
une région inconnue de notre propre conscience
chaque ailleurs
révèle une manière inédite d'habiter le réel
il nous délivre de l'habitude
cette lente sédimentation qui finit par rendre invisible
le miracle de l'existence
le philosophe cherche la vérité
le voyageur cherche
l'ailleurs
mais il arrive qu'ils rencontrent le même chemin
car toute pensée authentique est déjà
un départ
elle quitte les certitudes
abandonne les territoires familiers de l'opinion
accepte de marcher vers un horizon
qui ne possède pas encore de nom
l'ailleurs est ainsi
une forme de liberté
non celle qui consiste à changer de décor
mais celle qui consiste
à ne jamais consentir à l'enfermement de l'esprit
il est
la respiration de l'infini
dans une conscience
finie
chaque fois que nous prononçons ce mot
quelque chose en nous refuse les frontières
d'un point de vue métaphysique
l'ailleurs est peut-être le véritable nom de l'Être
l'Être ne cesse jamais de se retirer
au moment même où il se manifeste
dès qu'une vérité semble acquise
une profondeur nouvelle apparaît derrière elle
dès qu'un paysage nous semble connu
une lumière différente le transforme
L'infini ne réside pas dans une accumulation de mondes
mais dans l'impossibilité d'épuiser
un seul monde
ainsi
l'ailleurs n'est pas devant nous
il est dans la profondeur de chaque instant
une montagne
n'est jamais seulement
une montagne
une mer
n'est jamais seulement
une mer
chaque chose contient
un excès d'être qui déborde sa propre apparence
nous appelons ailleurs
cette part invisible que le visible laisse deviner
sans jamais la livrer tout entière
voilà pourquoi ce mot
possède
une beauté particulière
il ne promet rien
il appelle
il ne fixe aucun but
il ouvre
une direction
il ne dit pas
tu seras heureux demain
il murmure
il existe toujours une dimension
plus vaste que celle où tu habites aujourd'hui
peut-être
sommes-nous faits de cet appel
les oiseaux migrateurs le connaissent sans le nommer
les fleuves le poursuivent jusqu'à la mer
les nuages le dessinent dans leurs lentes traversées
les montagnes elles-mêmes
semblent regarder vers un ailleurs qu'aucun sommet n'atteint
toute la nature paraît animée par cette secrète nostalgie
d'une plénitude qui ne cesse
de se renouveler
alors ailleurs devient plus qu'un mot
il devient une manière
d'exister
vivre
ce n'est plus attendre demain
c'est demeurer
disponible à cette ouverture infinie
qui fait de chaque pas un commencement
de chaque paysage une révélation et de chaque souffle
une invitation à dépasser les limites
du connu
demain appartient encore au temps
mais ailleurs appartient déjà
à l'éternité
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