Vélodysée vélo maritime juin 2026
la beauté étrange des rochers
les rochers ne cherchent pas à être beaux
c'est peut-être pour cela qu'ils le sont si profondément
ils ne séduisent pas
ils demeurent
leur présence ne dépend d'aucun regard
ils existaient avant le premier homme et continueront de recevoir
la pluie le vent et les marées
lorsque nos noms auront disparu
leur beauté est une beauté sans intention
une beauté née de la lenteur
le granit n'a pas été sculpté pour plaire
il a simplement accepté
pendant des millions d'années
le travail patient de l'eau
du gel du soleil et du sel
chaque fissure est une phrase écrite par le temps
chaque arête est une décision de la lumière
il suffit de s'asseoir parmi les rochers
pour comprendre que la pierre n'est jamais immobile
les lichens avancent imperceptiblement
les marées les lavent deux fois par jour
le soleil en révèle
des ocres des gris des roses des verts de mousse
des noirs luisants
un même bloc change de visage à chaque heure
leur étrangeté vient peut-être
de ce qu'ils ressemblent à des animaux endormis
à des temples écroulés
à des continents miniatures
à des visages qui n'appartiennent à personne
ils éveillent l'imagination sans jamais l'enfermer
chacun y découvre une forme différente
comme on lit dans les nuages
à marée basse
les rochers deviennent un archipel de silence
des bassins transparents retiennent un morceau de ciel
les algues dessinent des chevelures mouvantes
les anémones s'ouvrent comme des constellations sous l'eau
les crabes connaissent des passages invisibles
un univers entier se cache dans quelques mètres carrés de pierre
la beauté des rochers est une beauté sans centre
il n'y a pas de façade
pas de perspective idéale
il faut tourner autour d'eux
changer de hauteur
attendre une autre lumière
ils enseignent que la contemplation est un mouvement
le vent les polit sans les adoucir
les tempêtes les frappent sans les vaincre
ils portent les cicatrices du monde
comme un vieil arbre porte son écorce
rien n'y est parfait
et pourtant rien ne semble pouvoir être retranché
les rochers nous délivrent d'une illusion discrète
celle de croire que l'harmonie est synonyme de régularité
leur équilibre naît de l'irrégulier
de l'accident de la cassure de l'érosion
ils prouvent que la beauté peut surgir de ce qui résiste
de ce qui persévère
de ce qui consent au temps
en les regardant longtemps
on finit par leur ressembler un peu
les pensées perdent leurs angles inutiles
les inquiétudes s'émoussent comme les pierres sous les vagues
il ne reste qu'une présence simple
solide
silencieuse
alors les rochers cessent d'être un paysage
ils deviennent des maîtres de lenteur
ils enseignent
sans une parole
l'art très ancien de demeurer
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