elle avancera sans carte mais non sans appel
dans ses détours imprévisibles elle dira
que se perdre peut devenir une manière plus profonde
non la précision de la ligne droite
mais celle d’un regard devenu plus poreux
errer
laisser les détours produire des rapprochements imprévus
laisser le monde interrompre les projets trop fermés
l’errance disperse d’abord
elle défait les hiérarchies utiles
les cartes mentales
les habitudes de direction
lentement une autre cohérence apparaît
plus souple plus locale
on découvre alors que certains savoirs
ne peuvent être atteints par méthode directe
ils réclament une marche discontinue
des hésitations
une disponibilité au hasard objectif
de l’errance
reste souvent une géographie intérieure plus vaste
faite
de lieux
peut-être que penser
n’est parfois qu’une manière plus abstraite
d’apprendre à errer
l’errance a lieu
le trajet n’est pas fixé
le pas continue
la direction varie
le lieu change
le corps avance sans terme précis
le regard cherche
le temps s’étire
le mouvement persiste
l'errance demeure
l’errance commence avant le départ
elle commence dans le pied avant le pied
dans l’idée du chemin avant le chemin
on croit marcher dans le monde
mais c’est le monde qui marche dans la tête
qui déplace les arbres
qui déplace les maisons
qui déplace les distances à l’intérieur des distances
l’errance n’a pas de centre
si elle avait un centre
elle tournerait autour
elle ferait cercle
elle ferait retour
mais elle fuit le retour
elle avance de côté
elle avance en se perdant
je marche
je dis je marche
sinon le corps tombe dans l’arrêt
le chemin devient relatif au pas
le pas devient relatif à la fatigue
la fatigue devient relative au ciel
au vent
à la pente
à la mémoire du lit quitté le matin
alors l’errance grossit
elle prend les routes
elle prend les parkings
les fossés
les cafés
les stations-service
les sentiers de montagne
les voix entendues sans visage
tout entre dans l’errance
même l’immobile entre dans l’errance
même la pierre immobile erre dans le temps
elle se déplace lentement dans la lenteur
elle voyage dans l’usure de sa forme
l’errance mélange tout
elle fait une pâte de directions
nord dans sud
sud dans est
est dans la nuit
nuit dans la tête
je ne cherche plus l’arrivée
l’arrivée arrêterait l’errance
or l’errance veut continuer sa propre continuation
elle veut durer dans le déplacement
elle veut étendre le dehors jusque dans les pensées
alors je marche encore
je marche dans la marche
je traverse des kilomètres de répétition
le ciel change peu
la lumière change peu
mais quelque chose glisse quand même
quelque chose dérive à l’intérieur du même
peu à peu
le monde entier devient
un grand détour sans origine
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