elle avance dans la langue
comme on marche parmi des ruines
encore fumantes
chaque mot est pesé
chargé
presque blessé d’avoir à exister
rien n’est innocent dans ce qu’elle écrit
ni le souffle
ni la coupe
ni le silence entre les mots
la langue elle-même
semble traversée par une mémoire
qui la fissure
elle n’écrit pas pour dire
mais pour approcher ce qui résiste à toute parole
ce qui a eu lieu
ce qui a été détruit
ce qui ne peut être réparé
tout cela affleure dans ses vers
non comme un récit mais comme une trace
une cendre encore chaude
elle parle depuis un lieu où le langage a été compromis
et pourtant elle choisit de ne pas s’en détourner
elle le travaille
elle le fracture
elle le refonde
ses poèmes sont courts
parfois hermétiques mais jamais gratuits
ils avancent
par éclats
par ruptures
par rapprochements inattendus
elle coupe la syntaxe
déplace les évidences
invente des mots si nécessaire
comme si
la langue devait être réapprise
reconstruite depuis ses décombres
il y a chez elle
une exigence radicale
ne rien céder à la facilité
ne rien lisser
ne rien apaiser artificiellement
lire ce qu’elle écrit
c’est accepter de ne pas tout comprendre
de rester au seuil
d’écouter autrement
car ce qui importe n’est pas la clarté immédiate
mais la justesse
une justesse fragile
arrachée à l’impossible
la nuit est souvent là
mais ce n’est pas une nuit vide
c’est une nuit dense
habitée
où quelque chose cherche encore à se dire
une parole adressée
peut-être
à quelqu’un
même si cet interlocuteur reste incertain
absent
ou à venir
elle porte en elle une solitude aiguë
mais non fermée
car malgré tout
elle tend
elle adresse
elle cherche une rencontre à travers le langage
même si celui-ci tremble
même s’il vacille
chaque poème est comme une bouteille lancée
dans une mer obscure
avec l’espoir ténu qu’elle soit un jour reçue
elle ne console pas
elle témoigne
dans ce témoignage
quelque chose persiste
une parole brisée mais tenace
qui au cœur même de la perte
refuse de s’éteindre
tout à fait
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