mercredi, octobre 22, 2025


dérive.    à nouveau dérive

l’eau pense avant moi
le mot glisse sans direction
la main suit ce qui fuit


aucun centre ne s’annonce
tout recommence au bord



le vent déplace les signes
les pas effacent la trace
rien ne tient plus longtemps


chaque souffle entraîne un mot
le temps s’étire comme l’eau
et je le regarde passer














silence qui se plie
ombres qui se succèdent
le bord devient centre



tout se défait doucement
la page se remplit de vide
je continue de suivre



le flux parle sans voix
je me perds dans ses contours
je réapprends à flotter

















l’idée 
d’un mouvement sans finalité
d’une quête qui ne cherche pas à se conclure


et si l’objectif était de ne pas l’atteindre

marcher sans direction
regarder sans saisir
le but devient le pas
l’ombre avance plus loin que le corps
le mot s’écrit pour s’effacer
la fin est déjà dans le départ















et si l’objectif était de ne pas l’atteindre

atteindre
c’est déjà
perdre


marcher

sans arriver

est une forme de présence





le mot

se souvient

de ce qu’il n’a pas dit


le silence

pense plus vite

que la bouche


l’attente

n’attend rien

et c’est là son secret


le sens

se déplace

pendant qu’on le regarde
















pauvreté de nos étoffes

pauvreté de nos vies


pauvreté

de

langage

regard

désir

lumière

mémoire














l’idée même d’indice se dissipe dans l’air du texte

un mot cherche sa trace
mais le papier oublie vite
la phrase passe sans témoin
le sens respire une fois puis s’efface
reste le souffle du blanc
là où le signe aurait pu être
























Aram Saroyan est un poète écrivain et artiste américain né en 1943 à New York fils de l’écrivain William Saroyan et de l’actrice Carol Marcus il est surtout connu pour sa poésie minimaliste qui explore la matérialité du mot et le rythme visuel du langage il a émergé dans les années soixante avec une œuvre marquée par la concision l’humour et l’expérimentation son poème lighght célèbre pour sa forme d’un seul mot lui a valu à la fois reconnaissance et controverse il a publié des recueils de poésie des romans des mémoires et des essais sur la création et la vie artistique Aram Saroyan s’intéresse à la frontière entre écriture art visuel et performance il vit en Californie où il continue d’écrire et d’enseigner son travail reste un repère important de la poésie américaine contemporaine pour son audace et sa simplicité radicale















 

1

plui

bru

ou

silenc

écou









2

resp

e
space

murmur

éclat


3

nuit

blan

ce

se

répè

te




coupures internes du mot
respiration du vide 
musique du fragment 

comme le faisait Aram Saroyan
où chaque syllabe devient un battement de pensée







silencee

solei

respir

m o t

encore

un

peu

rien


jeux typographiques 
légères altérations orthographiques
espace comme rythme
souffle visible sur la page



























claque du mot sur la vitre du temps

battement 
souffle 
reprise  
rien


ça roule dans la bouche comme un tambour sans peau



le sens décroche 

rit

retombe en poussière

papier froissé du réel

la phrase s’y glisse















je dis chaise 

mais c’est un nuage qui s’assoit


je dis nuit 

et le jour se retourne pour écouter



rythme sec
pas de sol 
seulement des secousses


respirer devient 

une manière de parler sans voix


le poème ne finit pas 

il s’éloigne en bruit continu



























 L    O   I   R    E  


il est difficile 
de se détourner 
de l’eau qui bouge










les yeux apprennent la continuité avant le repos
chaque reflet déplace le jour d’un mot
je crois voir mon visage mais c’est le courant qui pense
la rive ne sait rien de la traversée
je reste là comme une phrase trop longue pour finir
l’eau bouge et emporte mes hésitations
le temps se tient à la surface il attend que je plonge
regarder c’est être emporté sans bouger
toute mémoire est une rivière que l’on ne quitte pas





l’eau qui bouge 
capte le regard comme le temps capte la pensée 
on ne peut pas s’en détourner parce qu’elle est le miroir de ce qui passe


elle parle aussi peut-être du désir  
du flux des émotions des choses qu’on voudrait arrêter mais qui glissent toujours

se détourner de l’eau qui bouge 
ce serait refuser la vie elle-même son instabilité sa beauté fugitive


c’est une image de la fascination du vivant
du devenir mais aussi de la difficulté à accepter la distance le détachement






























cet automne ne reviendra pas et aucun ne lui ressemblera 

jour d'ocre

fenêtre ouverte 

le vent ne parle pas il écoute
le café refroidit comme un mot qui attend
je marche dans la pièce et la pièce se souvient
chaque pas est une phrase sans sujet
la lumière plie la table en deux
je pense à hier comme à un bouton perdu
quelqu’un rit dans le couloir et le temps reprend


écrire 

respirer avec la main
rien ne finit mais tout recommence ailleurs



quand on voyage on peut tomber sur un orage

















Lyn Hejinian est une poétesse essayiste et traductrice américaine née en 1941 à Oakland en Californie figure majeure du mouvement Language Poetry elle explore la relation entre le langage et l’expérience la subjectivité et la perception son œuvre la plus célèbre My Life publiée en 1980 puis remaniée en 1987 et 2002 est un texte autobiographique fragmenté où la forme reflète le flux discontinu de la mémoire elle a enseigné à l’université de Californie à Berkeley et a influencé plusieurs générations de poètes expérimentaux ses écrits théoriques interrogent la nature du sens la structure du discours et la fonction sociale de la poésie traductrice de poètes russes comme Arkadii Dragomoshchenko elle a aussi participé activement à la scène littéraire indépendante en dirigeant des revues et des maisons d’édition son œuvre incarne une pensée poétique ouverte critique et profondément ancrée dans la liberté du langage